Le ministère des femmes d'un point de vue orthodoxe. Une relecture .
(Veronique Lossky, France)

Archive: MaryMartha, Volume 5, number 2, Winter/Spring 1997

Préambule

Les observations et réflexions qui suivent ne sont en aucun cas l'expression d'une quelconque autorité hiérarchique. Elle émanent d'une fidèle de l'Eglise Orthodoxe Russe et n'engagent qu'elle seule.

Introduction.

Le problème de l'ordination des femmes à la prêtrise n'est pas nouveau. Il s'est posé aux Orthodoxes au milieu des années soixante de notre siècle, lorsque l'Eglise orthodoxe est entrée dans le Mouvement ucuménique. Mais , contrairement à ce qui se passe dans le monde européen ou américan, on ne peut dire qu'il ait fait couler trop d'encre orthodoxe, grecque ou russe. Toutefois on peut se réjouir du fait qu'il ne soit plus occulté. C'est surtout dans les années quatre-vingts que la question a commencé à être évoquée dans divers articles et ouvrages orthodoxes (1).

Les attitudes diffèrent considérablement selon que l'on pose la question en métropole ou dans la diaspora.. Et au sein même de la diaspora, elles sont loin d'être homogènes : les réponses varient selon les pays, voire les paroisses. Pour être précis, il convient de citer les textes bibliques que les théologiens connaissent bien et sur lesquels ils s'appuient dans leur argumentation, mais que les fidèles moins avertis ne retrouvent pas toujours (Texte de référence : Bible de Maredsous).

Il s'agit pour le récit de la création de Gn. 1, 27 (Dieu créa l'homme à son image; à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa) et pour le pouvoir de l'homme sur la créature Gn. 1, 28 (Dieu les bénit: "Soyez féconds, dit-il, multipliez, remplissez la terre et soumettez -la"), pour la création de la femme, pendant le sommeil de l'homme, le récit se trouve en Gn 2, 21 -24. Les textes pauliniens sont 1 Co 14, en 34-35, sur le don de prophétie , l'idée d'une hiérarchie "naturelle" et c'est de ces versets isolés que que l'on tire habituellement les conclusions les plus absurdement misogynes. Le texte le plus cité pour défendre l'églité des hommes et des femmes dans l'église et le dépassement par le Christ de toute distinction de race, nationalité, statut social et sexe est Ga 3, 28. Le 27e verset évoque le baptème et le 28 enchaîne : "il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; car dans le Christ Jésus, vous ne faites tous qu'un".

1 Tim 2, 1 à 11 fournit une sorte de hiérarchie des sexes en exhortant les hommes à la prière pour tous les hommes, et les femmes à une conduite modeste : "Que la femme écoute l'instruction en silence et en esprit de soumission".
Col. 3, 3 parle de la sainteté qui est une vie cachée en Dieu .
En 1 Cor 11, il ne s'agit pas vraiment de supériorité de l'homme sur la femme: après avoir défini tous les privilèges de l'homme, l'apôtre termine le chapître sur un retournement: car si la femme é été tirée de l'homme, l'homme de son côté naît de la femme et tous deux viennent de Dieu
1 Tim. 2, 5-6 parle de la seule médiation, celle du Christ :Car il n'y a qu'un Dieu, et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, qui est homme lui-même qui s'est donné pour tous en rançon (2), en 1 P 2, 9 l'apôtre parle de tous les croyants et dit: Mais vous êtes une race élue , un sacerdoce royal , une nation sainte, un peuple acquis à Dieu.

L'évangéliste Matthieu exhorte à déchiffrer les signes des temps en Mt 16,3-4 : Le matin vous dîtes: Aujourd'hui c'est de l'orage, le ciel est rouge sombre. Ainsi vous savez interpréter l'aspect du ciel, et vous ne pouvez discerner les signes des temps.
Enfin il ne faut oublier le texte de St. Paul qui a donné lieu à tant de discussions et controverse. En Eph. 5, verset 21 à 33 l'apôte détaille les rapports entre les époux et les liens de somission et d'amour qui doivent les unirs, le chap.6 poursuit sur les rapports entre les parents et les enfants. Mentionnons, pour finir, l'important texte paulinien : Eph. 5, 21-30, lu durant l'office du mariage dans la tradition orthodoxe russe.

1. Quelques jalons.

Quitte à rappeler ce que les gens intéressés connaissent bien, je voudrais évoquer des faits qui remontent un peu loin et qui ont abouti à la situation que nous connaissons actuellement. Il faut préciser que le problème du sacerdoce féminin a des résonances bien moindres, selon que l'on considère des pays du Moyen Orient, la Russie ou la Grèce, ou ceux d'Europe et d'Amérique.

Le problème de la place des femmes dans l'église avait été posé à la conférence d'Agapia (1976), organisée par le COE mais sur invitation du Patriarcat de Roumanie et les vux de conclusion recommandaient d'explorer de nouvelles formes de service des femmes dans l'église, plus en rapport avec les besoins du monde actuel (3) . Il faut aussi rappeler que des débats ont eu lieu sur ce sujet au cours d'une rencontre du COE à Sheffield en 1981, à la suite de trois années de discussion préparatoires. Elles ont abouti à un rapport final assez nuancé, mais aussi à une "Lettre aux Eglises" dont les auteurs disaient qu'elle était "inspirée du Saint Esprit" , tandis que les Orthodoxes, en particulier, l'ont perçue comme un scandale . En définitive, cette "Lettre" a fait beaucoup de tort au dialogue cuménique sur le sujet.

Citons aussi le recueil du Père T. Hopko (4) qui résumait les positions théologiques contre le sacerdoce féminin, avec l'argumentation de Monseigneur Kallistos ( 1. La tradition : "cela ne s'est jamais fait", 2. La valeur iconique du célébrant à l'Eucharistie, il représente le Christ, il doit donc être un homme) et celle du Père Thomas Hopko lui- même ("l'ordre naturel" à savoir le lien entre la masculinité du Christ d'une part et la relation spécifique de Marie avec l'Esprit Saint d'autre part, ce qui établit définitivement la différence des sexes, en quelques sorte sacralisée par la Sainte Trinité )

Un date très significative est celle de la rencontre orthodoxe de Rhodes (1988). Officiellement la question du sacerdoce féminin était écartée , le sujet de la conférence étant la place de la femme dans l'église. Son but était de rédiger un document qui résumerait l'argumentation théologique orthodoxe contre l'ordination des femmes. Mais la discussion a été très franche et ouverte et de nombreuses femmes y ont participé (5). Dans son introduction au texte anglais, G.Limouris précisait qu'il n'y avait pas d'opposition théologique majeure à la possibilité d'ordonner des femmes à la prêtrise, mais une grande variété d'opinions exprimées (6) .

Curieusement si l'on se rapporte au texte même des Conclusions (7), on constate dans les formulations une grande diversité, pour ne pas dire des contradictions. Dans la section A, consacrée à la place des femmes dans l'orthodoxie, les parties I,II et III qui constatent l'égalité devant Dieu de tous les fidèles ("race élue", "sacerdoce royal", "nation sainte", "peuple à part") sont très belles. Mais dans la IIIe déjà et dans la IVe sont introduites les typologies "Adam-Christ"et " Eve-Marie" et ces parties sont confuses, à cause de l'argumentation sur la masculinité du sacerdoce. La Ve partie et, dans la section B, la VIe sur lesquelles l'accord des orthoxes ne pose aucun problème ont le mérite d'affirmer non pas l'identité, mais l'égalité entre hommes et femmes dans l'église, la distinction ne dénotant aucune forme de supériorité de l'un ou l'autre sexe devant Dieu. Mais avec le recul du temps, de nos jours, ces phrases résonnent en certains coins reculés du monde orthodoxe un peu comme des vux pieux. Toujours dans la section B , les parties VII, VIII, IX et X résument le malaise orthodoxe devant les autres églises sur ce sujet . Le § 36 suggère que l'on pourrait permettre aux femmes d'accéder par imposition des mains aux ordres inférieurs (sous-diacres, lecteurs, chantres, enseignants).

Cette description rapide met en valeur bien des contradictions et confusions , et montre que la réflexion théologique n'est pas encore approfondie. Pourtant la consultation de Rhodes a compté une quinzaine d'évêques, presque toutes les églises orthodoxes étaient représentées et ses Conclusions auraient pu avoir valeur de texte officiel. Mais au stade actuel des choses, on peut dire que ce sont des pistes de réflexions et non des conclusions, ce qui est peut-être un avantage.
Un jalon important fut le livre d'E. Behr-Sigel sur le Ministère de la femme dans l'église (voir note 1) . Dans sa préface au livre, le Métropolite Antoine de Souroje écrivait : "La question de l'ordination des femmes au sacerdoce ne fait qu'être posée. Pour nous, orthodoxes, elle nous vient "du dehors". Elle doit nous devenir "intérieure". Elle exige de nous une libération intérieure et une communion profonde avec la Vision et la Volonté de Dieu, dans un silence priant." (op.cit.p.II). On sait que le Métropolite Antoine a fait depuis des conférences sur le sujet. Ce n'est sans doute pas parce qu'il réside en Angleterre qu'il est partisan de l'ordination des femmes, mais plutôt parce qu'il a vaincu en lui-même une réticence psychologique et aussi parce qu'il est atttaché à l'argument anthropologique dont il sera question plus loin.

Plus près de nous quelques articles montrent que la discussion se poursuit. Une théologienne orthodoxe américaine, spécialiste de patrologie, Verna F.Harrison, insiste beaucoup sur certains dangers de l'argumentation orthodoxe contre l'ordination des femmes à la prêtrise (8). L'une de ses observations préliminaires me paraît très juste : les positions orthodoxes peuvent être extrêmes, pour ou contre le sacerdoce féminin, mais l'indifférence générale, ou la sérénité individuelle s'expliquent sans doute par le désir d'éviter à tout prix des discussion sur des problèmes qui puissent être source de désaccord profond ou de division. L'auteur insiste en particulier sur le fait que les textes patristiques sur le sujet sont souvent liés à un contexte culturel spécifique, dans lequel le leadership masculin était la norme. Elle écarte aussi l'argument des charismes masculins et féminins , en insistant sur les conséquences et implications sociales désastreuses que peut entraîner ce genre d'affirmation, en "légalisant" , à l'aide de convictions religieuses, un système socio-politique quelconque d'opression de la femme.

Elle parle également du dangereux argument de l'ordre naturel qui tend à introduire des distinctions de genre dans la Sainte Trinité. Citons l'une de ses mises en garde finales: "Il est peut-être possible d'affiner les distinctions entre la nature des hommes et des femmes , de même que les différences entre les groupes culturels, mais nous ne devons pas laisser nos problèmes de genre devenir une sorte de néo-phylétisme qui introduirait la division dans notre vie écclésiale." La conclusion de la théologienne paraît pleine de bon sens, d'esprit de charité et en même temps d'ouverture : " Le caractère masculin du prêtre occupe une place importante dans la prière communautaire orthodoxe. Mais n'oublions pas que cet aspect entre dans un ensemble plus vaste. Il contribue à l'unité d'amour et de plénitude de vie en Christ auxquelles tous, hommes et femmes, nous sommes appelés à participer. L'amour et la vie nous sont offerts par Dieu sans limite, nous pouvons tous tout recevoir par l'humilité et le repentir,quelles que soient nos circonstances ou nos limitations humaines" . Et plus loin " La vie dans l'Eglise ne doit jamais devenir légitimement un instrument d'oppression. Lorsque cela arrive, nous devons nous repentir" (9)

. Cette dernière idée semble enfin purifier la discussion de la notion de pouvoir masculin supérieur et partant de toute infériorité du "sexe faible" Citons enfin une thèse récente, encore inédite, sur les théologies féministes qui consacre un chapître entier au sujet sous le titre "l'Eglise orthodoxe et l'ordination des femmes" (10) L'auteur accorde une valeur juridique aux "Conclusions de Rhodes" et s'étonne que rien n'ait été entrepris depuis pour réinstaurer le diaconat féminin. Nous reviendrons sur ce point.

II Attitudes.

Même si on peut dire que la réflexion manque actuellement d'ordre ou qu'elle n'est pas très systématique, elle existe et l'on ne peut plus écarter l'argumentation avancée par les uns et les autres d'un geste méprisant. Elle témoigne d'un souci nouveau et parfois douloureux. Or l'Eglise-Corps du Christ vit toujours douloureusement son incarnation dans le monde.

N'oublions pas que la question se situe aussi sur un niveau psychologique. Le féminisme en général, d'apparition relativement récente, est un phénomène déstabilisant pour l'être humain, et la question du sacerdoce féminin, qu'on le veuille ou non , s'y insère et y participe. Lorsqu'il s'exprime en termes de "libération de la femme" le féminisme est mal vécu, voire inacceptable, surtout pour la femme orthodoxe qui souvent n'en a tout simplement pas besoin. Le plus souvent elle peut remplir une vocation de femme de prêtre ou être chef de chur ou laïque active et consciente de son appartenance à l'église, sans chercher une autre forme de pouvoir défini.

Le problème du sacerdoce féminin est souvent vécu de façon douloureuse parmi les Orthodoxes qui actuellement s'affrontent avec violence , ou en sous-main, sur le travail cuménique. C'est le cas notamment de tout un secteur de l'église russe, intégriste, fermé, anti-occidental, où l'on va jusqu'à dénoncer l'cuménisme comme une forme d'hérésie moderne et le COE comme une sorte de supra-église synchrétiste et ouverte à tous les compromis. Or ce sont les contacts avec les églises surs qui posent le problème de l'ordination des femmes à la prêtrise. Donc, hors l'cuménisme, on pourrait l'ignorer ou s'en passer. Mais ce qui est nouveau, c'est que la situation s'est inversée et sous l'influence d'un cuménisme bien compris , ce sont désormais les Orthodoxes qui sont amenés à justifier le fait que l'on n'ordonne pas les femmes dans l'orthodoxie. Ajoutons que le clergé orthodoxe étant marié, la femme occupe dans le "couple ministériel" une place réservée et ancestrale. La matouchka russe, la presbytera grecque sont d'un grand appui pour le prêtre, dans ses tâches pastorales notamment. Rappelons que le prêtre s'est marié avant d'être ordonné et que c'est souvent une vocation commune qui s'exprime lors de son ordination .Pour ce qui est de la société russe, il faut reconnaître que dans son histoire, elle a été et demeure antinomiquement patriarcale et matriarcale à la fois.

Nombreuses sont les familles où les femmes (épouses, grand mères ou grandes surs) jouissent de pouvoirs occultes qu'elles préfèrent ne pas expliciter. Peut-être cet aspect du caractère national explique l'indifférence de certaines femmes russes au problème du sacerdoce féminin. Mais d'autre part, surtout dans les cas nombreux de conversion à l'âge adulte, l'on observe chez les couples un désir de restaurer la dignité de l'homme russe et d'instituer des rapports d'amour et de respect mutuel total.

Dans certains milieux russes particulièrement conscients et avertis on observe un retour vers les valeurs historiques et traditionnelles orthodoxes. Ce retour n'est malheureusement pas dénué d'un danger de fondamentalisme qui s'exprime dans certaines "communautés de base" ou "confréries" nouvelles à vocations caritatives. Certaines n'admettent toujours pas qu'un quelconque pouvoir de décision ou d'organisation puisse être détenu par des femmes. Des prêtres et évêques continuent à appuyer leur autorité sacerdotale sur le pouvoir qu'elle leur confère sur les fidèles en général (et les sous-fidèles que sont souvent les femmes à leurs yeux). Dans des coins assez reculés de Russie en revanche, on observe des situations inverses: le besoin étant très pressant, des femmes sont parfois investies de pouvoir didactiques et pastoraux et pas seulement de tâches caritatives

Les attitudes sont très variables dans la diaspora d'Europe occidentale, selon les paroisses et les réactions des prêtres et évêques et des fidèles. La question de "l'impureté féminine" semble être reléguée aux oubliettes, puisque ici ou là , lors de baptêmes, on fait entrer la nouvelle baptisée dans le sanctuaire, même parfois si elle est adulte. Ce n'est qu'un détail, mais on sait le rôle que jouent les rites dans la pratique religieuse intime de chacun.

Dans d'autres paroisses, sans être conservateur ni même intégriste , l'évêque est tout simplement irréfléchi dans toutes ses démarches : parmi ses paroissiens les" dignitaires" sont tous des hommes, ce sont eux les "décideurs", tandis que les femmes servent le café et font le ménage.

L'attitude des fidèle aussi est très peu homogène.

Dans les paroisses de France, notamment, il y a beaucoup de fidèles récemment convertis à l'Orthodoxie. Pour eux les traditions et rites orthodoxes se confondent souvent avec la Tradition. Ils ne savent pas, par manque d'expérience, discerner le détail de l'essentiel. L'apprentissage est long et ils ne voient souvent dans la Tradition que le rituel dont ils se pénètrent avec vénération. En néophites , ils ne peuvent entendre ce que signifie la phrase de Vladimir Lossky "la tradition représente l'esprit critique de l'Eglise" (11). L'cuménisme ne les intéresse généralement pas ou seulement comme source d'instruction et de culture, et les défis de la division entre les chrétiens ne peuvent que rarement les troubler ou leur faire mal : qu'ils viennent d'un monde de non-croyants ou d'une autre confession, l'Orthodoxie leur apporte tout.

Ces quelques exemples ainsi que les divers textes de théologiens cités plus haut témoignent du fait que dans l'orthodoxie, la femme est assez généralement honorée et respectée. Les positions de prétendue supériorité et de pouvoir masculins semblent peu à peu perdre de leur actualité et l'on peut espérer que les quelques évêques évoqués plus haut sont d'affligeantes exceptions. Ce qui signifierait que le refus orthodoxe d'ordonner des femmes à la prêtrise ne serait plus lié à une idée d'infériorité de la femme. Ceci est, semble-t-il, un grand pas vers une évacuation de l'aspect psychologique et aussi vers une clarification du problème.

III. La réflexion théologique.

Tous les exégètes orthodoxes s'accordent pour souligner les rôles très valorisants distribués par Jésus Christ aux femmes dans les Evangiles. A l'époque du Christ, dans la société juive du temps, on ne pouvait les glorifier plus que Lui-même l'a fait. A notre époque, ce sont les conditions sociales qui ont changé. Une femme peut enseigner, être savante ou diriger une entreprise et les écrits patristiques perdent leur actualité dans cette évaluation.

1) On peut résumer l'état de la question en revenant sur la diaconie, les explications anthropologiques et "naturelles" et les exemples d'exercice des différents charismes dans l'église .Mais d'un côté, si dans son article sur les positions patristiques concernant la prêtrise, John Erickson explique que l'on ne trouve rien, chez les Pères qui permette de tirer des conclusions concernant le sacerdoce féminin (12), les Pères mettent toujours en valeur le rôle culturel des prêtres à une certaine époque. Or ce rôle a changé. la culture et l'autorité intellectuelle ne sont plus un privilège masculin. Les fonctions sociales actuelles des femmes, en Occident du moins, leur permettent d'accéder à des postes auxquelles elles ne pouvaient prétendre , à l'époque patristique , au Moyen-Orient.

Le diaconat féminine a sans doute existé dans l'orthodoxie depuis le IIe siècle et jusqu'au XIe à peu près (13) . Mais un certain désordre subsiste dans la description qu'en font actuellement les théologiens. Il subsiste un flou désagréable dans la définition même du diaconat : ordre majeur, "ordre mineur "? Dans le texte traditionnel de l'ordination , l'invocation du Saint-Esprit est la même pour les deux, prêtre ou diacre, le moment de l'ordination est, durant la liturgie, avant la grande entrée, ensuite les fonctions diffèrent : le diacre est ordonné pour annoncer l'Evangile, le prêtre pour présider, avec l'évêque, à l'Eucharistie (14) . E. Theodorou semble suggérer que le diaconat féminin était en réalité un service destiné aux femmes et uniquement à elles. On peut même penser que celles que l'on nommait diaconnesses étaient en réalité les épouses des diacres, tout comme les prêtresses étaient les femmes de prêtres, etc (15). . On y ajoutait aussi dans certains textes les veuves et les femmes âgées et de grandes sagesse et, si le champ de leurs activités était essentiellement la pastorale féminine, alors le clivage se trouve encore pérennisé et les conclusions théologiques sur un possible sacerdoce féminin restent indéfinissables. Les arguments en faveur du renouvellement d'un diaconnat féminin peuvent recéler un véritale piège qui consisterait à "ordonner" les femmes dans un "ordre mineur" pour mieux les empêcher d'accéder à tout ordre "majeur".

On constate que le BEM , dans sa 3e section, consacrée au ministère, partie II.C. "le Ministère des hommes et des femmes dans l'Eglise" reste sur des positions très prudentes sur le sujet en disant : "L'Eglise doit découvrir les ministères qui peuvent être exercés par des femmes aussi bien que ceux qui peuvent être exercés par des hommes" , et on lit au § 31, dans la "Fonctions des évêques, des presbytres et des diacres": " Les diacres représentent au sein de l'Eglise sa vocation de servante dans le monde " (16). Dans cette évaluation, on voit mal ce que le diaconat apporterait de plus aux femmes : ne sont-elles pas déjà, dans beaucoup de paroisses, les servantes qui organisent, nourrissent, confortent, veillent au côté matériel de la vie paroissiale, jouant de plein gré le rôle de Marthe, tout en assumant entièrement celui de Marie? En ce sens "la théorie des charismes" risque d'engendrer un asservissement supplémentaire et, pour certaines sociétés, une légalisation d'oppression dans l'église, telle qu'elle a déjà été dénoncée (voir plus haut l'analyse de Verna Harrison). D'ailleurs une récente conférence tenue à Moscou sur l'initiative de l'Aide aux Chrétiens de Russie a clairement montré que le diaconat masculin et l'engagement social féminin ne font qu'un dans la réflexion russe sur le sujet. "L'objectif de cette conférence n'était pas d'avoir seulement un débat intellectuel et théologique. C'était aussi une tentative de donner un sens à l'action diaconale et de mieux la cerner pour répondre aux souffrances des homme" (17) . Tous les articles soulignent avec justesse et équité le travail caritatif accompli par divers groupes d'hommes, diacres ou non , et de femmes, mais il n'est jamais question d'ordination de femmes - diacres.

2) L'argumentation du Métropolite Antoine de Souroje (18) repose sur le récit de la Genèse. L'être humain a été crée homme et femme avant le péché. Il a donc existé une harmonie dans la différence des sexes. C'est le péché qui introduit les conflits et les concepts d'infériorité et de puissance . Et il n'est pas juste que dans le service de Dieu , représenté par le sacerdoce, cette situation conflictuelle soit légitimée. Par conséquent l'harmonie recherchée des sexes ne peut qu'encourager la prêtrise des femmes, comme celle des hommes, au service et à la gloire de Dieu.

Le point de vue défendu par le Père T. Hopko reprend, avec un peu plus de rigueur, les théories de P.Evdokimov (19) sur la maternité hypostatique de Marie. Puisque la femme conçoit par le Saint Esprit, la distinction homme-femme est en quelque sorte hypostatique : l'homme et la femme créés à l'Image de Dieu, le sont avec la différence sexuelle , celle-ci participe donc à l'image de Dieu. L'humanité divisée en deux catégories aux rôles radicalement distincts est à l'image de la Trinité : économie de l'homme par le Christ, économie de la femme par le Saint Esprit. En poussant ce raisonnement on peut, si l'on accepte cette répartition , supposer des formes différentes de salut selon les sexes, et on arrive alors à transposer les catégories humaine à l'intérieur de la Trinité même, ce qui est parfaitement hérétique ! Il faut redire ici ce que répètent si justement plusieurs théologiennes :"l'Eglise est une communion de personnes", non de sexes, de genres ou de hiérarchies.

3) L'histoire de l'Eglise a rapporté les nombreux cas de moniales, abbesses de grands monastères, savantes et fortes et l'on peut s'attendre à un renouveau de cette tradition avec la libéralisation actuelle de la vie religieuse en Russie. La tradition des chefs de chur-femmes y est très vivante, ce qui n'est pas le cas, toutefois, dans la pratique paroissiale grecque.

4) Pourtant c'est dans le milieux des théologiens éclairés, en Russie ou en Grèce et en Orient que l'on pourrait espérer voir apparaître une véritable réflexion sur la nature même du ministère, qu'il s'agisse du prêtre ou de l'évêqye. La valeur iconique du Christ est pour le moment une véritable pierre d'achoppement: lorsqu'on interroge les gens compétents, théologiens et historiens sur la masculinité du prêtre, ils expliquent que le prêtre qui préside à l'Eucharistie représente le Christ et que le Christ s'est incarné homme. La réflexion ne va généralement pas plus loin. Or on sait bien , en écoutant les paroles de l'épiclèse , qui citent les paroles du Christ à la Sainte Cène , que le Christ appelle tous les chrétiens, homme et femme à y participer et s'Il le fait par l'intermédiaire du prêtre -homme, c'est qu'à la Sainte Cène non plus les femmes n'étaient pas présentes au repas ( peut-être étaient elles aux cuisines !). Toutefois à la Pentecôte, la Sainte Vierge était présente et, comme tous les apôtres, elle a reçu l'Esprit Saint. Notre salut passe par la Résurrection du Christ, né de la Vierge, et tous _ hommes et femmes, nous y sommes appelés. Si l'on pense que le prêtre ne peut-être qu'un homme parce qu'il représente le Christ à l'Eucharistie, ne peut on aller plus loin et se dire que le Christ qui est venu pour sauver les hommes et les femmes les représente tous dans son humanité ? La question est difficile et je ne trouve pas que l'on ait beaucoup approfondi ce point, alors que dès le début des discussions sur le sacerdoce féminin, l'on s'est demandé pourquoi le Christ avait choisi l'homme pour incarner la nature humaine.

Le texte du BEM assez précis sur ce sujet ne fait pas vraiment l'unanimité des Orthodoxes . On y lit, dans la partie consacrée au Ministère, au § 17 "Jésus Christ est l'unique prêtre de la Nouvelle Alliance. Il a donné sa vie en sacrifice pour tous. D'une manière dérivée, l'Eglise toute entière peut être décrite comme un sacerdoce." Et plus loin :"Les ministres ordonnés participent, comme tous les chrétiens à la fois au sacerdoce du Christ et au sacerdoce de l'Eglise." Et le commentaire ajoute :"Le Nouveau Testament n'utilise jamais les termes "sacerdoce" ou "prêtre" (hiereus ) pour désigner le ministère ordonné ou le ministre ordonné. Dans le Nouveau Testament, ces termes sont réservés d'une part à l'unique sacerdoce de Jésus Christ et d'autres part au sacerdoce royal et prophétique de tous les baptisés" (20)

Pour conclure, il faut insister sur le texte de St Paul, "il n'y a ni Juifs ni Grecs, ni hommes ni femmes", qui appelle l'être à une nouvelle lecture de l'histoire et de nos réalités quotidiennes actuelles à la lumière du message du Christ et de sa Resurrection.


IV Bilan et perspectives

Il est certain qu'un effort appréciable de clarification et d'approfondissement théologique a été fait par les Orthodoxes, depuis le moment où la question du sacerdoce féminin s'est posée dans les églises surs. Toutefois:

Si le mérite d'avoir soulevé le problème de l'ordination de femmes- prêtres revient au COE, il faut préciser aussitôt que pour un grand nombre d'Orthodoxes le COE est une assemblée coupée du monde concret et des préoccupations orthodoxes quotidiennes.

Pourtant, la question désormais ne nous "vient plus de l'extérieur", comme le formulait le Métropolite Antoine il y a quelques années. Il parlait aussi de "libération intérieure". Il semble que celle-ci se soit opérée en maint endroit, même si les résistances psychologiques restent parfois tenaces. Car en effet, dans l'orthodoxie au sens large, le sens de la personne est suffisamment aigu pour transcender les différences sexuelles, si importantes soient-elles. Il est bien plus important pour une femme orthodoxe, comme pour toute chrétienne, je crois, d'être la bien-aimée de Dieu, de répondre à Son appel, de se retrouver parmi les élus et d'être sauvée, que d'espérer être un jour femme-prêtre ou femme-évêque. Et la libération ne rejoint pas du tout le sens que le mot prend dans les expression connues, concernant les "femmes libérées". On sait être sérieux et respectueux.

Dans la phrase du Métropolite Antoine il est aussi question de la Vision de Dieu. C'est ce à quoi, hommes et femmes, nous sommes appelés, c'est une vocation et c'est l'uvre de toute une vie. Mais vision ne doit pas impliquer di-vision. Malgré ses structures administratives abstraites et excessives, toute l'uvre théologique du COE vise à dépasser la division et àrendre chacun conscient de ce qui reste à faire pour que se réalise l'unité des chrétiens. Ne pouvons-nous accepter une certaine diversité de conception sur le problème du sacerdoce féminin , au lieu de toujours menacer de claquer la porte ?

Nous autres, Orthodoxes, nous ne pouvons pas et ne devons pas céder à une quelconque pression extérieure . Ce n'est pas parce que viendra un moment où l'on dira que toutes les églises du monde ordonnent des femmes à la prêtrise que l'Eglise orthodoxe devra décider d'en faire autant. Mais nous ne pouvons pas non plus céder à un fondamentalisme rampant qui menace actuellement l'orthodoxie et qui voudrait réactiver l'argument que l'on ne peut concevoir un sacerdoce féminin parce que cela ne s'est jamais fait. Nous autres Orthodoxes, nous ne sommes pas plus bêtes que d'autres : en attendant que des décisions soient prises et surtout sans que n'importe quelle démarche intempestive soit tout à coup déclarée "acte prophétique", nos théologiens ont commencé une réflexion sur le problème, elle se doit d'aboutir. C'est sans doute la raison pour laquelle les décisions sont lentes: elle ne tardent pas, elles patientent.

Conclusion

Un prêtre est ordonné dans un milieu précis pour une fonction concrète, une tâche définie, une demande explicite lui est faite et il a la vocation de devenir le ministre d'une paroisse. Si la nécessité s'en fait sentir, si Dieu le veut, si l'Esprit Saint l'insuffle, on le comprendra tous et des femmes orthodoxes, de Russie, de Grèce ou d'une autre région du monde européen ou africain, seront ordonnées à la prêtrise.A condition que cette ordination ne soit pas une cause de choc psychologique, de scandale, voire de schisme, mais qu'elle annonce l'expression nouvelle d'un besoin, d'un consentement, de la conciliarité de l'Eglise.

Véronique Lossky, Bangkok, Janvier 1996
Article publié dans Contact, Paris, N° 174, 2e trimestre 1996

References:
1. Après le livre de E. Behr-Sigel, Le Ministère de la femme dans l'Eglise, Le Cerf 1989, il faut souligner que la revue orthodoxe Contacts a souvent ouvert ses pages à des réflexion pertinentes sur le sujet : NN° 100 et 146 (1989) entièrement consacrés au problème de la femme dans l'église orthodoxe, N° 150 (1990) E. Behr-Sigel, " Femmes et Sacerdoce", N°156 (1991) "La femme dans l'église" (de France Quéré (+), Eva Catafyglotou Topping, , Métropolite Georges Khodr),N° 159, (1992)de Véronique Lossky "La Femme dans l'eglise orthodoxe" , N°168 (1994) de Maryse Dennes "La femme dans la pensée russe", etc.
Ajoutons, de Verna E.F.Harrison (1992), dans Sobornost, N° 14, 1,"Orthodox Arguments against the ordination of Women as priests" et récemment d'E.Behr-Sigel "Communion et Réunion", Mélanges J.M.R.Tillard, 1995 Uitgeveru Peeters, Leuven. Bien entendu, cette liste n'est pas exhaustive.

2. L'article de France Quéré est particulièrement éclairant sur la "misogynie" et les retournements de St. Paul. Voir son article sur St.Paul et le couple, op.cit, note 1
3.E.Behr-Sigel "Communion. . . "p. 378.
4. Women and the Priesthood, SVS, N Y, 1983
5. Contacts, N° 146 (1990)
6.Gennadios Limouris (Ed.)"Editor's Introduction, in The Place of the Woman in the Orthodox Church and the question of the ordination of Women, Katerini 1992, p.12; cité par E. Parmentier, dans sa thèse inédite page 412 (voirplus bas, note 8)
7. C'est le texte anglais qui fait foi(St. Vladimir's Theological Quarterly 33,1989), la traduction française ayant été faussée au moment de son exécution.
8."Orthodox Arguments against the Ordination of Women", dans Sobornost 14, 1992
9. op.cit. p.22.
10. E. Parmentier. "Les Filles prodigues. Pour un dialogue entre les théologies féministes et la théologie classique" , pp.409-423, Strasbourg, Faculté de Théologie, janvier 1996.
11. A l'Image et à la ressemblance de Dieu, Aubier 1967, p.154.
12. J. Erickson, "La prêtrise dans l'enseignement patristique",in Contacts N° 146 (1989)
13. Voir à ce sujet l'aticle de E. Theodorou,"l'Institution des diaconesses dans l'Eglise orthodoxe" in Contacts N° 146 (1989)
14.Voir les textes, par exemple dans la nouvelle traduction de Denis Guillaume : Grand Euchologe et Arkhieratikon, 1992, pour l'ordination du diacre, pp. 748 à 751, et pour celle du prêtre: pp.752 à 754.
15. Voir par exemple dans le livre de J.M.R.Tillard, L'Eglise locale, le Cerf, Paris 1995, pp. 213 à 228. Une étude éclairante et très complète, compte tenu d'un passé récent, est fournie par The Ordination of Women to the Priesthood , A Second report by the House of Bishops of the General Synod of the Church of England, London 1988. La réflexion y est classée selon cinq directions: 1) Prêtrise et représentation de Dieu en Christ. 2)Prêtrise, direction et exercice de l'autorité.3) Prêtrise, unité de l'Eglise et autorité des ministres ordonnés. 4) Ecriture, tradition, raison: comment les sources d'autorité chrétienne sont utilisées dans le présent débat.5) Prises de décisions lorsque l'Eglise Universelle est divisée. Les conclusions, tout en identifiant presbytérat et épiscopat affirment qu'une ordination d'évêque femme mettrait gravement en danger l'unité de la Communion Anglicane op.cit. p124.
16. Baptème. Ministère. Eucharistie. Edition Le Centurion 1982, pp.58 et 67.
17. Voir le dossier dans le dernier Bulletin d'Aide aux Chrétiens de Russie N°80, Paris, hiver 1995.
18.Son cycle de conférences sur le sujet est encore inédit.
19. La femme et le salut du monde , Paris 1958.
20. BEM, op.cit. pp.56-57